
« The Shining » en IMAX : la folie vous attend au bout du couloir
L’hôtel Overlook n’oublie personne, même 46 ans plus tard. Le film « The Shining » de Stanley Kubrick fait son retour au cinéma et déploie sa folie insidieuse pour la première fois en IMAX dans les salles obscures suisses.
Je me souviens encore la première fois que j’ai vu Jack Torrance courir dans ces couloirs interminables, j’étais alors chez un copain, c’était au début de l’adolescence. La steadicam le suit calmement et inexorablement, comme un pouls qui accélère lentement. Un plan-séquence, sans coupure, sans échappatoire, qui ne nous laisse pas un instant de répit pour reprendre notre souffle. Cette marche en avant, constante, comme si l’hôtel Overlook lui-même nous saisissait par le col et ne nous lâchait tout simplement plus.
Il nous avait fallu discrètement subtiliser le DVD pour le lire sur la PlayStation 2 de mon ami, dans sa chambre, car son père lui avait formellement interdit de regarder ce film. Nous avons bravé l’interdit, mais après ça, nous avions les nerfs en compote.
Le film d’horreur de Stanley Kubrick fait son grand retour, là où ses images ont toujours eu leur place : sur le plus grand écran possible. Le samedi 12 septembre à 19 h, nous projetterons The Shining en IMAX en coopération avec The Ones We Love et Pathé Suisse, en version originale non sous-titrée. Il s’agira de la version de 144 minutes.
Procurez-vous vos billets ici :
Samedi 12 septembre : 19 h, EN : Spreitenbach | Ebikon | Berne | Balexert
EN = version originale non sous-titrée.
Cet article n’est pas une simple technique marketing pour stimuler les ventes, mais bien une tentative d’appréhender un film qui n’a rien perdu de son impact en 46 ans d’existence et continue toujours de nous hanter. Installez-vous confortablement, lancez, si vous le souhaitez, la bande originale de Wendy Carlos et Rachel Elkind en fond sonore et laissez-vous porter par les lignes qui suivent.
Attention : spoilers.
L’Overlook ne se laisse pas cerner
The Shining commence comme de nombreux autres films d’horreur : une famille se rend dans un lieu reculé. Jack Torrance, interprété par Jack Nicholson, occupe le poste de gardien de l’hôtel Overlook pour l’hiver. Situé tout en haut des Rocheuses, l’hôtel est enseveli sous la neige et coupé du monde. Jack arrive accompagné de sa femme Wendy et du petit Danny. Il possède un don que l’on appelle simplement « le shining » à l’hôtel : la capacité de voir des choses invisibles pour les autres.
Il en voit de toutes les couleurs à l’Overlook.

Source : Warner Bros.
Ce qui, dès le début, distingue ce film des autres histoires de maisons hantées, c’est que S. Kubrick ne se prononce jamais sur la question de savoir si l’Overlook est réellement maudit ou si nous assistons simplement à la chute inexorable d’un homme dans la folie. Les deux théories se superposent en permanence, comme deux images sur la même prise de vue. Les fantômes pourraient exister. Ils pourraient aussi n’être rien d’autre que ce que la colère et la haine de soi de Jack trouvent dans ces couloirs vides.
C’est justement cette indécision qui fait toute la différence. Car un film qui nous dirait ce qui est réel et ce qui ne l’est pas nous priverait également de la possibilité de rester dans le doute. Et c’est dans le doute que réside la véritable horreur.
L’architecture de la folie
Ce qui me fascine le plus dans The Shining, c’est à quel point la folie y est une question d’espace. L’hôtel Overlook est tout simplement une impossibilité géométrique : des fenêtres qui ne devraient pas exister vu de l’extérieur, des pièces qui n’auraient pas leur place sur le plan, des couloirs qui se comportent comme un labyrinthe, alors qu’au premier abord ils semblent parfaitement ordinaires.
Stanley Kubrick a construit ce chaos avec une précision obsessionnelle, et c’est là toute l’ironie : un réalisateur réputé pour sa manie du contrôle a tourné un film sur un homme qui s’effondre justement parce qu’il perd le contrôle. S. Kubrick aurait exigé jusqu’à 127 prises pour certaines scènes. Shelley Duvall, qui incarne la désespérée Wendy, a raconté par la suite que le tournage l’avait poussée au bord de l’épuisement et cela se voit. Dans le film, on sent que sa peur est rarement feinte, mais bien réelle.

Source : Warner Bros.
Le labyrinthe de haies devant l’hôtel n’est là que la métaphore la plus évidente : un lieu où l’on se perd, alors qu’à l’extérieur tout est enseveli sous la neige et qu’à l’intérieur quelque chose grandit, bien plus dangereux qu’une simple impasse. Mais l’hôtel lui-même est aussi un véritable labyrinthe, un endroit que Jack ne veut plus quitter, parce qu’il lui promet ce qu’il n’a jamais réussi à obtenir par lui-même : du sens, du contrôle, une place où il aurait « toujours été », comme le suggère la fameuse dernière image du film.
« All work and no play »
À mes yeux, une scène résume parfaitement le film. Wendy se faufile dans la pièce où Jack est censé travailler sur son roman, depuis des semaines déjà, jour après jour. Elle trouve une pile de papier, plusieurs centaines de pages. Elle commence à lire.
C’est la même phrase, répétée à l’infini.
« All work and no play makes Jack a dull boy » (« Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » dans la version française du film).
Pas de sang, pas de fantôme, pas de cri. Juste du papier et cette musique effroyable qui semble littéralement s’insinuer sous la peau. Et pourtant, c’est l’un des moments les plus choquants de tout le film, car il nous montre sans équivoque que Jack n’est plus du tout l’homme avec lequel Wendy a vécu tant d’années. Cette scène nous montre que l’isolement n’a pas besoin de recourir à des forces surnaturelles pour détruire quelqu’un. Parfois, il suffit d’une maison vide, d’un hiver solitaire et d’un homme qui ne se supporte plus lui-même.
C’est précisément là que The Shining devient bien plus qu’une simple histoire de fantômes. Il devient une étude sur la violence domestique, sur un père et un mari qui, bien avant de saisir la hache, avait déjà commencé à terroriser sa famille. L’hôtel ne fait que lui donner la permission de devenir enfin ce qu’il désirait depuis toujours.
Des jumelles, du sang et une photo de 1921
S. Kubrick sème par ailleurs dans le film des images qui refusent obstinément de s’expliquer. Les fillettes jumelles au bout du couloir, qui invitent Danny à jouer « pour toujours, toujours et toujours ». L’ascenseur d’où jaillit une vague de sang, si massive qu’elle menace d’engloutir tout le lobby. L’homme déguisé en ours qui fait subir à un autre client, dans une chambre d’hôtel, quelque chose que le film n’explique jamais et ne cherche d’ailleurs pas à expliquer.

Source : Warner Bros.
Rien de tout cela n’a de sens au sens classique du terme, mais c’est bien là tout l’intérêt. The Shining n’est pas une énigme qu’il faudrait résoudre, mais un traumatisme qui refait sans cesse surface, sans qu’on ne puisse jamais l’expliquer entièrement. Ce n’est pas un hasard si des générations entières de fans de Kubrick cherchent encore aujourd’hui la « vraie » signification du film, que ce soit dans le documentaire Room 237 ou dans les innombrables forums. Le film invite précisément à cette quête, parce qu’il ne se définit jamais lui-même.
C’est dans la dernière image du film que cela apparaît le plus clairement : une photographie jaunie prise dans le hall de l’Overlook, datée du 4 juillet 1921. On y voit une assemblée en train de faire la fête. Au milieu, tout sourire : Jack.
Le film ne nous dit pas comment il a atterri là. A-t-il toujours été là, dans une vie antérieure, une réincarnation, ou bien l’hôtel s’est-il simplement approprié sa présence, comme il semble le faire avec tous ceux qui s’attardent trop longtemps entre ses murs ? Là encore, la question reste ouverte. Il ne reste alors que ce sentiment étrange : certains endroits ne vous quittent jamais vraiment.
Un film qui, aujourd’hui encore, ne nous lâche pas
Près de 46 ans après sa sortie, The Shining reste l’un des films les plus cités, les plus analysés et les plus redoutés de l’histoire, même si Stephen King, l’auteur du roman dont il est tiré, n’a jamais vraiment apprécié (en anglais) la version de Stanley Kubrick. Pour l’auteur, il manquait à ce film la chaleur de son livre, la rédemption, l’empathie envers Jack en tant qu’être humain, pas en tant que monstre.
Il n’a peut-être pas tort. Mais c’est précisément ce qui fait du film de S. Kubrick ce qu’il est : non pas un film sur un homme bon envahi par des forces maléfiques, mais sur un homme en qui quelque chose sommeillait depuis longtemps et qui a enfin trouvé un endroit capable de le faire ressortir. L’hôtel Overlook ne provoque pas la folie de Jack. Il se contente de la reconnaître et de l’accueillir.
« Here's Johnny ! » (« Coucou, chérie ! » dans la version française) est depuis longtemps devenue une réplique culte, connue d’un large public, y compris de personnes n’ayant jamais vu le film. Dans ce contexte, avec toute la puissance du grand écran, ce moment ne perd rien de son effroi, bien au contraire. Au format IMAX, l’Overlook devient aussi immense, aussi oppressant et aussi inéluctable que Stanley Kubrick l’avait sans doute imaginé.
Installez-vous confortablement et laissez-vous inviter par un hôtel qui, en réalité, ne laisse jamais vraiment personne repartir.
J’écris sur la technologie comme si c’était du cinéma – et sur le cinéma comme s’il était réel. Entre bits et blockbusters, je cherche les histoires qui font vibrer, pas seulement celles qui font cliquer. Et oui – il m’arrive d’écouter les musiques de films un peu trop fort.
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