« Star Trek : La Nouvelle Génération », Paramount / CBS Studios
En coulisse

Décès de Patrick Stewart : capitaine pour l’éternité

Luca Fontana
31/10/2026
Traduction : Sophie Boissonneau

Il a incarné le capitaine Picard, le Professeur X et comptait parmi les plus grands interprètes de Shakespeare de son époque. Patrick Stewart est décédé à l’âge de 86 ans. Un hommage à l’humanité, à la fugacité de la vie et à ce qu’il nous laisse.

Un vieil homme, cheveux grisonnants, visage marqué par les rides, est assis devant chez lui. Sa vie a été longue : il a aimé, fondé une famille, élevé des enfants et perdu des proches. Il a son tour vieilli. Perdu dans ses pensées, il joue de la flûte. Mais ce jour-là, il va apprendre une chose qui va tout bouleverser, jetter un éclairage nouveau sur sa vie.

Il s’appelle Kamin, du moins dans ce monde. Il s’agit en réalité de Jean-Luc Picard, capitaine du vaisseau spatial Enterprise. Et rien de ce qu’il pense avoir vécu ces dernières décennies n’est réel.

Cette histoire est tirée de Lumière intérieure, un épisode de la cinquième saison de Star Trek : la Nouvelle Génération datant de 1992. Une sonde extraterrestre a plongé Picard dans l’inconscience à bord de l’Enterprise et lui a fait vivre la vie d’un inconnu. Ce n’est qu’une fois que Kamin vieillit, qu’on comprend la raison de ce qu’il se passe : son monde natal était voué à la destruction. Sans la moindre échappatoire pour ses habitants et habitantes. Iels ont donc envoyé leurs souvenirs dans l’espace à bord d’une sonde, dans l’espoir que quelqu’un la trouve un jour et découvrent qui iels étaient, aimaient et comment iels vivaient. Mais surtout que l’on apprenne leur existence.

C’est tombé sur Jean-Luc Picard. Lorsqu’il reprend conscience à bord de l’Enterprise, à peine 25 minutes se sont écoulées, mais lui a désormais tout une vie derrière lui. Il se souvient avec nostalgie d’une femme qu’il n’a jamais épousée, d’enfants qui n’ont jamais été les siens et d’amis qu’il n’a jamais vraiment rencontrés. Tous et toutes sont en réalité morts depuis des siècles. Le capitaine Picard est aujourd’hui le seul à les porter encore en lui, mais la sonde a rempli sa mission : toutes ces personnes continueront d’exister dans sa mémoire.

Lumière intérieure compte parmi les histoires les plus émouvantes racontées par Star Trek et c’est d’ailleurs l’épisode préféré de Sir Patrick Stewart, l’acteur qui a incarné Jean-Luc Picard pendant des décennies. Il est décédé le 28 octobre 2026, à l’âge de 86 ans, à son domicile de Los Angeles. Lui aussi nous laisse un récit sur le caractère éphémère de la vie.

Le jeune garçon du Yorkshire

Selon sa famille, Patrick Stewart était atteint de la maladie d’Alzheimer et de la maladie à corps de Lewy, deux maladies graves touchant le cerveau. Sa femme, Sunny Ozell, était à ses côtés. Il est parti entouré de musique, des prières, des larmes et des rires de sa famille.

Hollywood perd l’un de ses acteurs les plus prestigieux. Pour des millions de personnes, cependant, Patrick Stewart était bien plus qu’un visage familier à l’écran. Il incarnait un capitaine qui préférait utiliser les mots aux armes, contrairement à son prédécesseur, le capitaine Kirk. Un Professeur qui s’efforçait de voir le meilleur, même chez ses ennemis. Mais aussi un homme dont la voix inspirait l’autorité sans qu’il n’ait jamais besoin d’élever la voix.

Son parcours a toutefois commencé bien loin des paillettes et du glamour d’Hollywood.

Patrick Stewart en 1963, bien avant que « Star Trek » ne le rende mondialement célèbre. À l’époque, ce jeune homme de 22 ans jouait dans une pièce d’Harold Pinter, « The Caretaker ».
Patrick Stewart en 1963, bien avant que « Star Trek » ne le rende mondialement célèbre. À l’époque, ce jeune homme de 22 ans jouait dans une pièce d’Harold Pinter, « The Caretaker ».
Source : Library Theatre Archive

Patrick Stewart est né le 13 juillet 1940 à Mirfield, une petite ville ouvrière du nord de l’Angleterre. Sa mère, Gladys, travaille dans une usine textile ; son père, Alfred, sert dans l’armée britannique. La famille est modeste, son logement n’a ni eau chaude ni toilettes, les livres sont un luxe. La pauvreté n’est toutefois pas le plus dur dans l’enfance de Patrick.

Son père est rentré traumatisé de la Seconde Guerre mondiale. Il travaille la semaine, boit le week-end et frappe sa femme. Patrick et son frère Trevor tentent (en anglais) de protéger leur mère, s’interposent quand ils peuvent, mais doivent parfois rester là, à regarder, impuissants. Ils vivent dans la crainte d’une nouvelle flambée de violence.

Patrick trouve refuge dans les livres, puis, plus tard, au théâtre. À l’âge de douze ans, un professeur lui fait découvrir Shakespeare (en anglais). Soudain, un monde dans lequel il peut être quelqu’un d’autre s’ouvre à lui. Un roi, un héros, un homme qui, l’espace de quelques heures, échappe à l’horreur de son propre foyer.

À 17 ans, Patrick Stewart obtient une bourse pour intégrer la Bristol Old Vic Theatre School. En 1966, il rejoint la célèbre Royal Shakespeare Company. C’est là qu’il perfectionne son art, interprète Shakespeare et développe cette voix unique qui deviendra plus tard sa marque de fabrique. Pendant plus de vingt ans, Patrick Stewart est un comédien de théâtre réputé, mais il est bien loin de la gloire d’une star hollywoodienne.

Puis, en 1987, il reçoit une proposition des États-Unis pour une nouvelle série de science-fiction, une suite à Star Trek. Patrick Stewart a 47 ans et il est soudain appelé à devenir capitaine d’un vaisseau spatial.

Un capitaine qui change le monde

Gene Roddenberry, le créateur de Star Trek, se montre peu enthousiaste dans un premier temps. Un acteur britannique d’âge mûr et chauve pour succéder au légendaire capitaine James T. Kirk ? Cela ne correspond guère à l’image qu’il se fait d’un héros de l’espace. G. Roddenberry se laisse finalement convaincre et Patrick Stewart décroche le rôle de Jean-Luc Picard.

Ce dernier va changer sa vie pour toujours.

Un doigt levé, un regard déterminé et trois mots que l’on peut presque entendre : « Make it so » (« Manœuvrez » en français).
Un doigt levé, un regard déterminé et trois mots que l’on peut presque entendre : « Make it so » (« Manœuvrez » en français).
Source : Paramount / CBS Studios

Lorsque Star Trek : la Nouvelle Génération a été diffusée pour la première fois en septembre 1987, le public a découvert un capitaine hors du commun. Jean-Luc Picard est sérieux, raffiné et parfois carrément intimidant. Il récite du Shakespeare, adore la musique classique et préfère un bon livre à une fête endiablée. Alors que le capitaine Kirk parcourait l’univers avec charme, instinct et, parfois, à coups de poing, le capitaine Picard mise sur la diplomatie, la raison et le pouvoir des mots.

L’épisode Être ou ne pas être montre clairement à quel point Jean-Luc Picard est imprégné de Patrick Stewart. L’android Data doit être démonté contre son gré afin que Starfleet puisse étudier sa technologie. Pour le chercheur en question, les données sont un outil dont on peut disposer à sa guise. Jean-Luc Picard, quant à lui, voit un être qui pourrait bien posséder sa propre conscience. Qui a le droit de décider de la valeur d’une vie ?

Devant le tribunal, le capitaine Picard défend le droit de Data à l’autodétermination. Ce faisant, il rappelle à Starfleet ses propres idéaux : « Starfleet a été fondée pour rechercher de nouvelles formes de vie... Eh bien, elle est là ! À attendre. »

Patrick Stewart incarne le capitaine de l’Enterprise pendant sept saisons. Plusieurs films suivront, puis, à partir de 2020, la série Star Trek : Picard. Pour des générations de fans, il est devenu un modèle de morale. Un capitaine qui montre que le leadership peut aussi naître de la compassion, du doute et de la volonté de remettre en question ses propres convictions.

En 2000, P. Stewart décroche un nouveau rôle qui le fait connaître auprès d’une nouvelle génération. Le réalisateur Bryan Singer lui confie le rôle du professeur Charles Xavier dans X-Men, la première grande adaptation cinématographique des célèbres mutants de Marvel.

Difficile d’ignorer les similitudes avec Jean-Luc Picard. Une fois de plus, Patrick Stewart incarne un chef avisé qui prône la tolérance, la raison et la coexistence pacifique. Deux personnalités qui deviennent des symboles de moralité pour des millions de personnes. Mais alors que Jean-Luc Picard et Charles Xavier cherchent sans cesse la bonne voie, Patrick Stewart lui-même ne trouve pas de réponse satisfaisante à tous ces choix de vie.

La seconde vie de Patrick Stewart

Cela ressort particulièrement clairement dans ses relations avec sa propre famille. L’épisode de Star Trek évoqué au début de cet article lui a notamment laissé un souvenir impérissable puisque son propre fils, Daniel, y incarnait le fils de Kamin. Père et fils se sont donc retrouvés devant la caméra, dans une histoire sur la famille, les souvenirs et le côté éphémère de la vie.

En 1992, Daniel Stewart a incarné le fils adulte de Kamin dans « Lumière intérieure » et a ainsi joué aux côtés de son véritable père, Patrick Stewart, devant la caméra.
En 1992, Daniel Stewart a incarné le fils adulte de Kamin dans « Lumière intérieure » et a ainsi joué aux côtés de son véritable père, Patrick Stewart, devant la caméra.
Source : Paramount / CBS Studios

Une expérience qui tenait particulièrement à cœur à P. Stewart. Car même loin des caméras, sa vie n’a pas été sans rebondissements. Dans ses Mémoires publiés en 2023, il raconte ouvertement ses erreurs en tant que père et époux. Sa carrière a souvent pris le pas sur sa vie de famille et ses relations avec ses enfants sont restées difficiles. C’était d’autant plus émouvant pour P. Stewart de donner pour une fois au capitaine Picard une vie que l’acteur lui-même n’avait pas toujours réussi à mener :

une vie où la famille occupe une place centrale.

À la fin de l’épisode, Jean-Luc Picard récupère dans la mystérieuse sonde cette petite flûte, vestige de son autre vie. Il la sort délicatement de sa boîte, la regarde et la porte à ses lèvres, puis il commence à jouer. Une mélodie simple, presque insignifiante, qu’il ne connaissait pas encore 25 minutes auparavant. Et pourtant, chaque note porte en lui le souvenir de personnes qui ont disparu depuis longtemps.

Patrick Stewart nous a à son tour quitté. Non sans laisser derrière lui des histoires qui nous accompagneront encore longtemps. Des souvenirs, quelques leçons et une bonne dose de sagesse. Nous pourrons le revoir chaque fois que l’Enterprise partira à la découverte de Nouveaux Mondes que le professeur Xavier encouragera ses élèves ou qu’un vieil homme, sur une planète lointaine, jouera de la flûte pour la dernière fois.

Laisser une trace et continuer à vivre dans les souvenirs des autres : voilà peut-être tout ce que l’on peut attendre de la vie.

Photo d’en-tête : « Star Trek : La Nouvelle Génération », Paramount / CBS Studios

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J’écris sur la technologie comme si c’était du cinéma – et sur le cinéma comme s’il était réel. Entre bits et blockbusters, je cherche les histoires qui font vibrer, pas seulement celles qui font cliquer. Et oui – il m’arrive d’écouter les musiques de films un peu trop fort. 


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