Digitec Galaxus
Critique

« Unfiltered » : un monument du commerce électronique suisse

Luca Fontana
22/8/2026
Traduction : Aglaë Goubi

« Unfiltered », l’histoire de la création de Digitec Galaxus, est un tour de force sur l’amitié, le capitalisme et la question de savoir jusqu’où deux hommes sont prêts à aller pour enfin pouvoir entrer dans une boîte de nuit.

La critique suivante contient des spoilers sur 25 ans d’histoire économique suisse, « Unfiltered », ainsi que d’éventuels conflits d’intérêts. Le film est disponible depuis quelques jours sur YouTube.

Il faut reconnaître que Unfiltered ne perd pas de temps. Il ne faut qu’une quinzaine de minutes à la réalisatrice et scénariste Jelena Vujović pour retracer les 25 ans d’histoire de Digitec Galaxus. D’autres biopics ont besoin de trois heures, de deux lauréats d’un Oscar et d’au moins une scène où quelqu’un se tient la nuit devant son propre panneau publicitaire géant et se demande où tout a commencé.

On retrouve ici Oliver Herren et Florian Teuteberg, deux jeunes Zurichois qui, au tournant du millénaire, se voient refuser l’entrée dans une boîte de nuit par un videur. Ils en tirent la seule conclusion raisonnable qui s’impose dans cette situation : fonder leur propre boîte de nuit.

Pour cela, ils ont besoin d’argent et se mettent donc à vendre des ordinateurs. De cette activité secondaire naît Digitec, qui deviendra plus tard Digitec Galaxus, et ces deux fêtards malchanceux deviennent deux des entrepreneurs suisses les plus prospères de ces dernières décennies.

Celles et ceux qui pensent ici à Mark Zuckerberg, qui, selon la mythologie de The Social Network, s’est réfugié dans la programmation parce que les Final Clubs de Harvard refusaient de l’admettre, n’ont pas tort. Sauf qu’Oliver Herren et Florian Teuteberg, comme on le verra à la fin, sont des hommes d’affaires extrêmement rigoureux.

La répétition générale s’appelait « Tschugger »

Cela ressemble à l’une de ces histoires de start-up mises en scène de manière bien trop lisse, au point qu’on en vient inévitablement à se méfier, une méfiance qui n’a absolument pas sa place. Après tout, la réalisatrice Jelena Vujović n’est pas une inconnue dans le milieu. Au contraire, pour celles et ceux qui se sont fait les dents en tant qu’auteurs et réalisateurs sur Tschugger, sur les guerres de quartiers en Valais et l’argot de la pègre bernoise, une vidéo d’entreprise de 15 minutes sur Digitec Galaxus, fleuron du commerce suisse, représente sans doute ce que le passage du court-métrage documentaire au film de guerre représente pour d’autres réalisateurs.

En d’autres termes : c’est en s’attaquant aux petites choses qu’on se prépare à affronter les grandes.

Unfiltered est incontestablement un film d’envergure. Si l’on devait définir l’ADN de ce film, on le situerait quelque part entre The Social Network, Le Loup de Wall Street et Fight Club, le trio de référence de tout film qui entend à la fois célébrer et disséquer le capitalisme.

Ainsi, Unfiltered de Jelena Vujović a manifestement emprunté à The Social Network de Fincher et Sorkin l’idée selon laquelle deux marginaux blessés dans leur orgueil pourraient réinventer le monde, de Le Loup de Wall Street de Scorsese l’ivresse de sa propre mégalomanie, et de Fincher (encore lui, apparemment incontournable lorsque deux hommes, dans leur colère, se bricolent leur propre ordre du monde) cette ambivalence tirée de Fight Club, qui fait qu’on admire et qu’on percute à la fois ses personnages principaux.

Je tiens ici à lui tirer mon chapeau.

La scène dont parleront encore nos petits-enfants

En témoigne ce moment du film qui restera à jamais gravé dans les mémoires, au même titre que des scènes légendaires telles que la scène de la douche dans Psychose ou celle de Sept ans de réflexion, où Marilyn Monroe se tient au-dessus d’une bouche d’aération du métro et où sa robe blanche s’envole au vent. Il s’agit bien sûr du filtre de recherche : Oliver Herren explique à une intervieweuse visiblement dépassée qu’il est possible de filtrer les câbles dans la boutique en fonction de leur longueur.

Et ENSUITE j’ai dit : par longueur. Un homme qui sait qu’il est en train d’écrire l’histoire.
Et ENSUITE j’ai dit : par longueur. Un homme qui sait qu’il est en train d’écrire l’histoire.
Source : Digitec Galaxus

Jelena Vujović donne à l’ensemble une mise en scène que je ne peux qualifier que de liturgique. La caméra cadre les bras tendus de Herrens, comme s’il se tenait à la proue du Titanic en criant I’m the king of the world. La scène n’a pas besoin de musique, Jelena Vujović ne tomberait jamais dans un tel cliché. La mise en scène de la réalisatrice est trop maîtrisée et repose sur une composition d’image si parfaitement pensée qu’elle ferait rougir de honte même un Steven Spielberg.

On pense inévitablement à Tyler Durden, incarné par Brad Pitt dans Fight Club, ce prophète autoproclamé du détachement matériel qui prêchait à ses disciples que les choses que l’on possède finissent par nous posséder. Durden voulait enfoncer cette idée dans l’esprit de ses adeptes à coups de poing et en faisant sauter des centres de traitement des cartes de crédit. Oliver Herren et Florian Teuteberg ont apparemment tiré de l’anarchie de Durden la conclusion la plus raisonnable : s’il faut posséder, alors au moins avec un filtrage efficace de la longueur des câbles.

La crise qui n’en était pas une, mais qui y ressemble

Avant l’ascension, toute grande épopée a besoin d’une chute, et Unfiltered la propose sous la forme d’une migration de système. Rétrospectivement, Florian Teuteberg décrit cette crise comme relativement peu spectaculaire. Jelena Vujović montre à ce sujet des images qui rappellent plutôt la chute de Rome : des employés s’enfuient dans les couloirs, rassemblent à la hâte leurs affaires, et quelque part, on assiste tout simplement à des émeutes.

Fiction ou réalité ? Dans « Unfiltered », les frontières s’estompent exactement là où elles le devraient.
Fiction ou réalité ? Dans « Unfiltered », les frontières s’estompent exactement là où elles le devraient.
Source : Digitec Galaxus

Au cœur de l’action : un homme qui, même en cette heure de détresse extrême, préfère s’adonner à ses abdominaux, à l’aide d’un appareil qui envoie des impulsions électriques à travers son abdomen, tandis que l’entreprise autour de lui est en proie aux flammes.

Son nom n’est pas mentionné une seule fois dans le film. Il s’agit pourtant, comme je le soupçonne fortement, du troisième cofondateur et ancien propriétaire. Je ne saurais dire si cette omission est due à la modestie, à un calcul dramaturgique ou simplement à la prudence justifiée d’un service juridique. Pour ma part, je l’appellerai désormais simplement le troisième homme.

C’est d’ailleurs autour de lui que s’articule un choix narratif radical, car tandis que ses collègues se battent pour l’avenir de l’entreprise, le troisième homme mène un combat plus discret, peut-être plus personnel, contre des abdominaux insuffisamment développés. Alors que le Jordan Belfort incarné par Leonardo DiCaprio dans Le Loup de Wall Street se traîne de manière légendaire à travers son bureau sous l’effet d’une dose de Quaaludes, cet homme-là se tient ici droit comme un i, le ventre contracté, tandis qu’autour de lui, l’entreprise menace bel et bien de sombrer. On pourrait presque penser que c’est là la manière la plus saine de gérer une crise.

Alors que l’entreprise part en fumée, le troisième homme se bat sur un autre front : contre ses propres abdominaux.
Alors que l’entreprise part en fumée, le troisième homme se bat sur un autre front : contre ses propres abdominaux.
Source : Digitec Galaxus

Quant à savoir si Jelena Vujović commente ainsi la solitude du cadre moderne ou s’il a simplement trouvé un bon gag, je laisse le soin aux spécialistes du cinéma d’en juger. Après mûre réflexion, je penche pour cette dernière interprétation. Parfois, l’interprétation la plus simple est aussi la bonne.

Comme on le sait, c’est le grand M orange qui sauve l’entreprise ; dans ce récit, il endosse un rôle que l’on attribue habituellement à des interventions divines. La Migros prend une participation dans l’entreprise, les capitaux affluent, Galaxus voit le jour, et un simple revendeur d’ordinateurs se transforme en une boutique en ligne proposant pratiquement tout ce qui peut être expédié. Le reste, comme on dit si bien, appartient à l’histoire.

Seulement, dans ce cas précis, c’est justement celui qui détiendrait par la suite la majorité des actions qui écrit cette histoire, et le fait que cet actionnaire majoritaire (« pardon, je veux bien sûr dire le sauveur venu à la rescousse dans l’adversité ») soit présenté de manière si irréprochable dans le film anniversaire de l’entreprise, et non comme un partenaire commercial ayant son propre bilan et une logique de rentabilité en tête, est, si je puis me permettre, un point critique que le film doit accepter.

La boucle est bouclée

La rédemption vient d’une fin pleine de rebondissements, lorsque Oliver Herren et Florian Teuteberg, après 25 ans de croissance, de crise et de câbles, avouent que Digitec Galaxus n’a jamais été leur véritable objectif. Il n’a toujours été question que des clubs. Nous sommes, pour reprendre les mots de Tyler Durden, « les seconds-nés d’une génération sans grande guerre ni grande dépression ». Oliver Herren et Florian Teuteberg n’avaient qu’un seul videur.

Cela a dû suffire comme traumatisme originel et, comme on allait le voir, cela a parfaitement suffi.

Ce qui suit est peut-être la déconstruction la plus audacieuse du mythe de la réussite capitaliste depuis Fight Club : les deux fondateurs vendent leurs parts et rachètent tous les clubs de Zurich. Pas un, mais bien tous ! Tandis qu’à l’extérieur, devant le siège social zurichois, les employés et le public tentent, abasourdis, de comprendre ce qui vient d’arriver à l’une des entreprises suisses les plus prospères, les fondateurs dansent vers leur destin avec la fougue débridée de Tom Cruise dans le rôle Les Grossman dans Tropic Thunder.

Un biopic qui se perd dans la folie, ou qui s’élève au panthéon du cinéma. Comme souvent dans « Unfiltered », la frontière reste une question de point de vue.
Un biopic qui se perd dans la folie, ou qui s’élève au panthéon du cinéma. Comme souvent dans « Unfiltered », la frontière reste une question de point de vue.
Source : Digitec Galaxus

La boucle est bouclée, le videur a perdu.

Bilan

Le « Citizen Kane » zurichois du commerce en ligne

« Unfiltered » est-il objectif ? Bien sûr que non. Le film a été financé par Digitec Galaxus, tourné pour Digitec Galaxus, et c’est ici, dans le magazine de Digitec Galaxus, que vous lisez cette critique, ce qui n’est pas sans conséquence. Mon indépendance journalistique n’en est bien sûr pas affectée, du moins jusqu’à ma prochaine paie.

Mais l’objectivité n’a jamais été le critère à l’aune duquel le grand cinéma devait être jugé. Unfiltered sait exactement ce qu’il est : un mythe fondateur, gonflé jusqu’à l’extrême, et c’est justement dans cette effronterie que réside une honnêteté presque touchante. Charles Foster Kane avait Rosebud, Oliver Herren et Florian Teuteberg avaient un videur, finalement, chaque empire a besoin d’une blessure sur laquelle il peut se construire.

Photo d’en-tête : Digitec Galaxus

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J’écris sur la technologie comme si c’était du cinéma – et sur le cinéma comme s’il était réel. Entre bits et blockbusters, je cherche les histoires qui font vibrer, pas seulement celles qui font cliquer. Et oui – il m’arrive d’écouter les musiques de films un peu trop fort. 


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