
Point de vue
« A Knight of the Seven Kingdoms » : Westeros a retrouvé son âme
par Luca Fontana

Review-bombing, escalade entre fans et un trône IMDb perdu : la dernière guerre des séries est aussi absurde qu’amusante, et ô combien révélatrice, car elle montre à quel point nous défendons les chefs-d’œuvre comme s’ils nous appartenaient.
Il y a des moments dans l’histoire de l’humanité où je me demande si notre espèce n’a vraiment rien de mieux à faire. C’est clairement une question rhétorique, mais peu de choses sont aussi divertissantes qu’une guéguerre numérique entre communautés de fans prêtes à marcher sur des cadavres (virtuels) pour défendre l’héritage de leurs héros fictifs.
Reprenons depuis le début.
Pendant 13 ans, Breaking Bad a trôné sans partage, intouchable au sommet de l’Olympe IMDb des séries grâce à son épisode Ozymandias, avec un 10 sur 10 parfait et des centaines de milliers d’évaluations. Jamais aucun épisode de série n’avait obtenu une note aussi élevée. Du moins, jusqu’à ce qu’un certain chevalier des Sept Couronnes entre en scène.
A Knight of the Seven Kingdoms s’apprêtait à accomplir l’impossible, puisque les épisodes 4 (Seven) et 5 (In the Name of the Mother) ont brièvement atteint la note magique de 10 sur 10 sur IMDb. Un sacrilège pour les adeptes du roi de la meth !
Ce qui s’ensuivit relevait moins d’un échange d’opinions civilisé que de l’artillerie numérique pure et simple. À force de malveillance et de review-bombing classique (c’est-à-dire l’attribution de notes absurdement basses pour faire chuter artificiellement la moyenne), les deux épisodes du chevalier ont rapidement dégringolé de leur trône. Parallèlement, des commentaires comme « Heil Heisenberg » ou « Say my name » ont fait leur apparition dans les critiques des deux épisodes.
La riposte des fans de fantasy ne s’est pas fait attendre. HBO a d’ailleurs sonné la charge avec cette vidéo satirique. Dans un acte de représailles digne de Tywin Lannister, les fans du chevalier ont pris d’assaut la page de l’épisode Ozymandias. Résultat des courses ? Un séisme historique. Ozymandias est tombé à une note de 9,5 sur 10. Après 13 ans, le sans-faute n’est plus qu’un souvenir. Et que lit-on aujourd’hui dans les critiques du légendaire épisode de Breaking Bad ?
« The Lannisters send their regards », « The North Remembers » et « Winter is Coming ».
Il serait naïf de croire que cette guéguerre est une première historique. Internet et la liste des batailles de décimales ont la mémoire longue. L’exemple le plus célèbre est sans doute l’ascension des Évadés (The Shawshank Redemption) au sommet de la liste des films les mieux notés de tous les temps sur IMDb.
Pendant des années, Le Parrain a occupé la première place, tel un monument inébranlable de l’histoire du cinéma. Puis en 2008, The Dark Knight de Christopher Nolan est arrivé sur les écrans, accompagné d’une vague de fans de BD enthousiastes qui ont propulsé le film au premier rang en quelques jours. La guerre a alors éclaté, les partisans des deux camps se mettant à bombarder l’icône adverse d’évaluations d’étoiles à l’unité pour « rétablir » le classement.
Quand deux se disputent, c’est le troisième qui en profite.
Tandis que les fans de l’épopée mafieuse et de l’opéra de super-héros se tapaient dessus, le troisième larron, le drame carcéral qui patientait sagement à la 3e place, s’est hissé au sommet et y est resté... près de 18 ans. Pourtant, Les Évadés a fait un flop à sa sortie en salles en 1994 et n’a remporté aucun Oscar. C’est son ascension soudaine au rang de film le mieux noté de tous les temps qui l’a fait découvrir à toute une génération.
Peut-on se lamenter de cette véritable cour de récré des critiques ? On peut... Est-ce que c’est drôle ? Absolument. C’est la forme ultime de la reconnaissance moderne, car je déteste l’autre série précisément parce qu’elle menace ma série préférée. Or, qu’un épisode obtienne un 10 ou un 9,9 ne change strictement rien à la qualité du travail de caméra, à la douleur dans les yeux de Bryan Cranston ou à l’atmosphère des Sept Couronnes.

C’est une guerre de décimales, menée par des gens qui aiment probablement les deux séries, mais qui ont succombé au tribalisme des réseaux sociaux. Au terme de ce « bain de sang », il ne reste qu’un constat, celui que nous vivons à une époque où la télévision est si bonne que nous nous disputons pour savoir si un chef-d’œuvre est « parfait » ou seulement « presque parfait ».
Et franchement ? Quand je regarde cette guéguerre absurde, j’ai de moins en moins envie de statistiques et de plus en plus envie de m’affaler dans le canapé pour regarder un bon contenu. Peu importe qui remportera cette guerre, les vrais vainqueurs, c’est nous, le public. Car en effet, l’ère du streaming, avec toute la médiocrité qu’on lui connait, nous offre aussi moult vraies bonnes histoires.
J’écris sur la technologie comme si c’était du cinéma – et sur le cinéma comme s’il était réel. Entre bits et blockbusters, je cherche les histoires qui font vibrer, pas seulement celles qui font cliquer. Et oui – il m’arrive d’écouter les musiques de films un peu trop fort.
Vous lirez ici une opinion subjective de la rédaction. Elle ne reflète pas nécessairement la position de l’entreprise.
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