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En coulisse

Interdiction des réseaux sociaux pour les jeunes : que prévoient les pays européens ?

Florian Bodoky
23/2/2026
Traduction : Sophie Boissonneau

Les jeunes passent près de quatre heures par jour en ligne. En réaction à ce phénomène, de plus en plus de pays prévoient de mettre en place une limite d’âge, voire une interdiction totale des réseaux sociaux. De la Suisse à la Grande-Bretagne : qui intervient, comment et à quoi cela sert-il ?

Instagram, TikTok ou Snapchat s’accaparent chaque jour plusieurs heures de notre attention et les enfants et les adolescents sont en première ligne. Selon l’étude allemande JIM-Studie, on passe en moyenne 224 minutes sur ces plateformes, soit près de quatre heures quotidiennement.

De plus en plus de pays jugent l’utilisation des réseaux sociaux problématique pour les jeunes, notamment à cause de leurs effets sur la santé mentale, bien que ces derniers soit controversés (en anglais), de la pression sociale (en anglais) qu’ils engendrent ou la de la dépendance créée entre autres par les algorithmes des courtes vidéos.

Tous ces facteurs amènent différents pays à réfléchir à de nouvelles mesures politiques, de l’accès réglementé à l’interdiction complète des réseaux sociaux pour les jeunes. Découvrez ici ce que prévoit chaque pays.

Australie : l’État pionnier mise sur une interdiction nationale

Anthony Albanese, Premier ministre australien, se heurte à des problèmes techniques.
Anthony Albanese, Premier ministre australien, se heurte à des problèmes techniques.
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En Australie, l’interdiction a déjà été mise en œuvre (en anglais). Depuis le 19 octobre 2025, les personnes de moins de 16 ans ne peuvent plus s’inscrire sur les grandes plateformes de réseaux sociaux. Les fournisseurs de service doivent vérifier activement l’âge des utilisateurs et utilisatrices. Techniquement, de nombreux services utilisent à cet effet des procédures d’identification qui nécessitent par exemple le téléchargement de documents d’identité ou de caractéristiques biométriques. Ces systèmes sont coûteux, complexes et sujets à des erreurs. En outre, ils sont souvent critiqués pour leur vulnérabilité en matière de protection des données (en anglais). Les premières évaluations suggèrent que la durée d’utilisation quotidienne a légèrement diminué chez les jeunes de moins de 16 ans. Parallèlement, de nombreux jeunes utilisateurs affirment mentir sur leur âge (en anglais) ou se tourner vers d’autres applis. Les écoles constatent une utilisation tantôt légèrement réduite des réseaux, tantôt plus diverse, évitant les applis visées par la nouvelle législation.

France : en cours de légifération pour une interdiction aux moins de 15 ans

E. Macron et l’Assemblée nationale seraient d’accord, mais le droit européen pourrait poser problème.
E. Macron et l’Assemblée nationale seraient d’accord, mais le droit européen pourrait poser problème.
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La France prévoit d’interdire l’utilisation des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Le Parlement a adopté des lois en ce sens visant à obliger les plateformes à rendre la vérification de l’âge techniquement possible. Or, comment vérifier de manière fiable qu’un enfant a bien 15 ans au moins sans collecter de données personnelles ? La collecte de ces données auprès d’utilisateurs mineurs est effectivement très strictement réglementée dans le cadre du Digital Services Act (DSA) en vigueur dans toute l’UE. De plus, une interdiction nationale pourrait entrer en contradiction avec le droit européen, qui harmonise les services au sein du marché intérieur, également réglementés par le DSA.

La France travaille sur des lignes directrices techniques, mais n’a pas encore défini de mécanismes de contrôle opérationnels. Afin de mettre un frein supplémentaire à la consommation de réseaux sociaux, la France prévoit enfin d’étendre aux lycées l’interdiction des téléphones portables dans les écoles primaires et les collèges.

Allemagne : l’envie ne manque pas

Le chancelier Friedrich Merz et la CDU se réjouiraient d’une réglementation des réseaux sociaux.
Le chancelier Friedrich Merz et la CDU se réjouiraient d’une réglementation des réseaux sociaux.
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En Allemagne, le débat sur l’interdiction des réseaux sociaux pour les enfants a nettement pris de l’ampleur en 2026. Le dernier point fort a été le congrès fédéral de la CDU (en allemand) à la mi-février. Les délégués estiment que les moins de 14 ans ne devraient pas avoir accès à des plateformes telles que TikTok ou Instagram. Pour les 14-16 ans, ils prévoient une sorte de « mode jeunesse » sans flux personnalisés, sans transmission automatique de contenus et avec des paramètres par défaut plus stricts. Le secrétaire général de la CDU, Carsten Linnemann, a pris le sujet à bras-le-corps et le chancelier Friedrich Merz soutient cette orientation. Le SPD a formulé des exigences similaires (en anglais) dans une prise de position et parle également d’une limite d’âge et de versions spéciales pour les jeunes.

Le débat en est donc à sa deuxième phase, l’élaboration d’une éventuelle loi, mais l’unanimité est loin d’être garantie. Tous les membres de la coalition ne s’accordent pas, de plus d’autres acteurs font référence à leur compétence en matière de protection de la jeunesse dans les médias (en allemand). Comme en France, il reste d’une part la question de la possibilité technique d’un contrôle de l’âge tout en respectant la protection des données. D’autre part, l’Allemagne ferait face aux mêmes conflits que la France à l’égard de la loi européenne. Une commission d’experts doit présenter des propositions concrètes à ce sujet cet été. La phase trois serait un projet de loi. Le gouvernement fédéral prévoit d’élaborer une loi sur la base de ces recommandations, celle-ci devrait ensuite passer par le cabinet, puis par le Bundestag et le Bundesrat. En parallèle, des discussions sont en cours avec les pays et les opérateurs de plateformes.

Espagne : une réglementation eurocompatible en prévision

Le président espagnol Pedro Sanchez veut faire évoluer la loi espagnole en conformité avec l’UE.
Le président espagnol Pedro Sanchez veut faire évoluer la loi espagnole en conformité avec l’UE.
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Le gouvernement espagnol veut également réglementer les réseaux sociaux pour les mineurs, vise une limite de 16 ans et veut créer un « ensemble de mesures de protection des mineurs ». Aucun projet de loi concret n’est encore dans les valises. Or, María González Veracruz, secrétaire d’État à la numérisation et à l’intelligence artificielle en Espagne (en espagnol), explique qu’ils seront nécessaires pour créer des « environnements numériques sûrs ». Parallèlement, elle a souligné les investissements du gouvernement espagnol dans l’éducation et l’infrastructure numériques ainsi que dans la formation des élèves aux compétences numériques.

Les autorités espagnoles étudient (en espagnol) des solutions techniques de vérification de l’âge qui fonctionneraient dans toute l’UE. L’objectif est d’expérimenter une mise en œuvre européenne uniforme avant d’introduire des interdictions nationales. La mise en œuvre technique reste toutefois incertaine. Une chose est sûre : le soutien de la population est là, selon l’agence de presse Reuters, 82 % de la population espagnole est en faveur d’une réglementation.

Le droit européen comme obstacle structurel

Indépendamment des démarches nationales, la législation européenne est en jeu. Le Digital Services Act et d’autres dispositifs fixent déjà des obligations pour les services en ligne, notamment en ce qui concerne les contenus illégaux, la publicité et la protection des mineurs. Celles et ceux qui s’opposent à des réglementations nationales citent également des initiatives du Parlement européen visant à fixer un âge minimum pour les réseaux sociaux. Les partisans de solutions nationales affirment au contraire que des limites d’âge strictes à l’échelle européenne pourraient aller à l’encontre du principe du pays d’origine et de la libre prestation de services dans le marché intérieur. En outre, une loi européenne laisserait libre cours aux plateformes de contourner illégalement les interdictions d’âge nationales, par exemple, si un pays décide d’un âge minimum inférieur ou supérieur à celui de l’UE. La Cour de justice de l’Union européenne n’a pas encore clarifié la situation.

Albanie : réglementation nationale en dehors du cadre de l’UE

Le Premier ministre albanais Edi Rama estime que les réseaux sociaux ne contiennent que « de la saleté et des excréments ».
Le Premier ministre albanais Edi Rama estime que les réseaux sociaux ne contiennent que « de la saleté et des excréments ».
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L’Albanie a pris de l’avance sur l’UE, mais s’apprête à faire marche arrière. L’État du sud-est de l’Europe a prononcé fin 2024 une interdiction générale d’un an sur la plateforme vidéo TikTok après qu’un jeune de 14 ans a été poignardé lors d’une dispute née d’une provocation mutuelle sur ladite plateforme. Le 21 décembre 2024, le Premier ministre Edi Rama a annoncé le blocage de TikTok pour au moins un an à partir de début 2025, afin de protéger les enfants et les adolescents des contenus nuisibles (en anglais). Il a également annoncé le lancement de programmes éducatifs en parallèle. Le 13 mars 2025, l’autorité albanaise Electronic and Postal Communications Authority (AKEP) a émis des ordres aux fournisseurs d’accès à Internet de bloquer techniquement la plateforme, en collaboration avec la National Cybersecurity Authority (AKSK).

Des critiques ont mis en garde dans une lettre ouverte (en albanais) contre la censure et la restriction de la liberté d’expression et d’information, notamment à l’approche des élections législatives de mai 2025. Malgré l’interdiction officielle, le blocage a été largement contourné et finalement levé le 6 février 2026 (en anglais). Selon les médias, les autorités continuent toutefois à travailler sur des mesures de protection par filtrage pour les jeunes utilisateurs et utilisatrices.

Royaume-Uni : « Aucune plateforme ne sera épargnée »

Le Premier ministre Keir Starmer suit une ligne de conduite stricte depuis le scandale Grok.
Le Premier ministre Keir Starmer suit une ligne de conduite stricte depuis le scandale Grok.
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Dirigé par le Premier ministre Keir Starmer, le gouvernement britannique souhaite améliorer considérablement la sécurité en ligne des enfants et des adolescents et envisage d’interdire les réseaux sociaux aux moins de 16 ans (en anglais). Pour ce faire, l’actuel Online Safety Act 2023 (en anglais) serait complété par de nouvelles compétences légales. Une consultation publique de trois mois est prévue à partir de mars 2026, au cours de laquelle seront examinées les limites d’âge, la vérification de l’âge, une limite de temps pour le « doomscrolling » et l’interdiction de l’utilisation des VPN par les enfants. Le gouvernement veut également inclure strictement les chatbots d’IA, comme Grok de xAI, dans la réglementation après qu’ils ont été utilisés pour créer des contenus problématiques.

En janvier 2026, la Chambre des Lords a approuvé une motion (en anglais) sur une éventuelle restriction pour les moins de 16 ans. K. Starmer souligne qu’une interdiction complète n’a pas encore été définitivement décidée, mais que ça reste une possibilité. Il demande également que les plateformes en ligne soient soumises à des obligations plus strictes en matière de protection des mineurs.

Suisse : «On surveille »

Le Conseil fédéral suisse se montre ouvert, mais examine encore la question.
Le Conseil fédéral suisse se montre ouvert, mais examine encore la question.
Source : Florian Bodoky

En Suisse, le Conseil fédéral fait preuve de modération. On discute de limite d’âge pour les réseaux sociaux et d’interdiction pour les enfants et les adolescents, mais il n’existe aucune interdiction légale au niveau national. La conseillère fédérale Elisabeth Baume-Schneider (PS) a toutefois déclaré en décembre 2025 qu’elle était ouverte (en anglais) à une interdiction des réseaux sociaux pour les enfants et a annoncé un examen approfondi. Elle enfonce ainsi quelques portes ouvertes : une pétition ayant récolté plus de 60 000 signatures demande ainsi de rendre les plateformes de réseaux sociaux inaccessibles aux moins de 16 ans.

Même son de cloche du côté du président de l’Association suisse des directeurs d’école (ASDGE), Thomas Minder, qui a demandé en octobre 2025 une interdiction des réseaux sociaux (en allemand) pour les jeunes. De même, un postulat parlementaire demande l’examen d’une interdiction de TikTok pour les jeunes. En revanche, la Commission fédérale pour l’enfance et la jeunesse (CFEJ) s’est prononcée en novembre 2025 contre les interdictions globales et a plaidé pour la réglementation, la prévention et la compétence médiatique (en allemand).

Pendant ce temps, la loi fédérale sur les plateformes de communication et les moteurs de recherche (LPCom) est en route après la clôture de la consultation sur le projet de loi arrivée mi-février. Toutefois, cette ébauche traite de la réglementation des plateformes particulièrement grandes en général, sans se consacrer spécifiquement à l’aspect « enfants et adolescents ». Il se rapproche plutôt du Digital Services Act de l’UE.

Dans le cadre des discussions sur l’interdiction et la réglementation, la preuve d’âge et d’identité est souvent mise en cause. Des voies critiques s’inquiètent de la protection des données si une telle obligation venait à être mise en place. L’introduction prochaine de l’e-ID n’arrivera certainement pas à dissiper toutes ces inquiétudes. D’autant que le manque de confiance dans la structure de sécurité de l’E-ID devrait encore s’aggraver suite à la récente révélation de problèmes de sécurité.

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