David Grandmougin/Unsplash
En coulisse

C’était il y a 10 ans : l’été où nous avons tous joué à Pokémon Go

Rainer Etzweiler
5/7/2026
Traduction : Rose-Hélène Moquet

Il y a 10 ans, un jeu smartphone poussait la moitié du monde à passer son temps dehors. Retour nostalgique sur l’été Pokémon de 2016.

Si l’on en croit les mèmes, nous n’avions jamais été aussi proches de la paix dans le monde qu’à l’été 2016, lors du règne de Pokémon Go. Un rapide coup d’œil aux livres d’histoire (c’est-à-dire à la page Wikipédia consacrée à l’année 2016), contredit pourtant cette thèse : David Bowie nous quitte (RIP Starman), un gorille se lie d’amitié avec un enfant en bas âge et se fait abattre (RIP Harambe) et un « very stable genius » semble en passe de devenir président des États-Unis (RIP, ma fragile foi en l’humanité). Bref, on était loin de l’utopie.

Et pourtant, comment oublier cet été inoubliable avec Pokémon Go, riche en rencontres fortuites, empreint d’un véritable esprit de communauté et qui nous a rappelé que nous ne sommes tous que de grands enfants.

C’était magique. Et parfois un peu gênant.

Il était une fois...

Approchez, rassemblez-vous autour du feu de camp et écoutez cette histoire qui se déroule dans ce pays enchanté appelé les États-Unis. C’est ici que vit John Hanke, un « magicien de la tech », qui souhaite divertir le public avec un nouveau jeu nommé Ingress.

Sorti en 2013 sur smartphone, il ne semble pas très impressionnant à première vue : une intrigue alambiquée autour d’une nouvelle forme d’énergie issue des laboratoires du CERN de Genève (let’s go la Suisse !), des factions rivales et des portails à scanner dispersés dans le monde réel. Pour jouer à ce jeu en « réalité augmentée », il faut mettre le nez dehors.

Les portails en question sont des sites touristiques, des monuments, ou encore parfois des magasins, cabines téléphoniques désaffectées, boîtes aux lettres et autres lieux plus scabreux. Les stations sont le point de rendez-vous des joueuses et des joueurs : c’est là que tout se passe et que se déroulent les combats entre factions.

Ingress est devenu un vrai succès pour son développeur Niantic, Inc. Et l’histoire se serait arrêtée là sans une certaine blague de Google Maps.

Poisson d’avril !

Le 1er avril 2014, l’équipe de Google Maps cache 150 Pokémon sur la carte du monde de son application et nous met au défi : « Attrapez-les tous ». Une récompense est mise en jeu : ceux qui auront rassemblé tous les Pokémon seront invités au Googleplex, puis un gagnant sera choisi pour devenir « Pokémon Master » en septembre 2014.

Un poste est aussi réel que les chances d’Harambe d’obtenir un procès équitable. Le jeu en lui-même est toutefois étonnamment élaboré pour un poisson d’avril et attire des centaines de milliers de dresseurs Pokémon sur la carte.

Niantic, qui faisait à l’époque encore partie de Google, vit cette euphorie au premier rang et finit par se demander : « et si ce n’était pas une blague » ? Et si l’on prenait Ingress, que l’on conservait les portails et que l’on appliquait simplement un habillage Pokémon à cette structure qui a déjà fait ses preuves ?

En coulisses, la machine se met en route. Un an plus tard, Niantic quitte Google, s’associe à Nintendo et The Pokémon Company, et commence discrètement à travailler sur un chapitre de l’histoire de la pop culture.

La hype arrive...

Il est rare que le monde entier ait les yeux rivés sur la Nouvelle-Zélande. Bien sûr, c’est un pays magnifique, un lieu de pèlerinage pour les fans de la Terre du Milieu, et le berceau de l’animal symbole le plus cool qui soit. Il faut cependant bien avouer qu’il ne s’y passe pas grand-chose d’intéressant (mes excuses aux Kiwis).

Tout change au printemps 2016. Avec l’Australie et le Japon, la Nouvelle-Zélande fait partie des premiers pays où Pokémon Go est lancé à titre expérimental. Niantic a délibérément opté pour une sortie progressive afin d’éviter toute surcharge des serveurs.

Au début, le nombre de joueurs est très limité. Un de mes amis, qui habitait à l’époque en Australie, avait réussi à obtenir l’accès au jeu et en parlait comme s’il avait eu droit d’aller visiter la chocolaterie de Willy Wonka. D’autres dresseurs chanceux partagent ensuite leurs expériences avec le même enthousiasme, et c’est ainsi que Pokémon Go devient un véritable phénomène mondial avant même que la moitié de la planète ait pu y jouer.

Je commence moi aussi à souffrir de « FOMO ». Quoi de plus excitant que de vouloir quelque chose que l’on ne peut pas avoir.

... et atteint enfin la Suisse

Pokémon Go sort officiellement en Suisse le 16 juillet. D’étranges scènes envahissent désormais nos rues : des attroupements qui se mettent soudain en mouvement parce que quelqu’un crie « Lokhlass ! », ou des gens qui frôlent la mort dans les transports en commun, les yeux rivés sur l’écran de leur téléphone portable.

En 2016, le jeu a fait sensation auprès des médias suisses.
En 2016, le jeu a fait sensation auprès des médias suisses.
Source : 20 Minuten | Blick | Watson

Les serveurs ont du mal à résister à l’afflux : la Pokéball qui tourne sur l’écran de chargement devient un symbole de frustration pour des millions de joueurs et joueuses impatients. Rien d’étonnant quand on sait que l’application a été téléchargée plus de 250 millions de fois dans les deux premiers mois.

Mais rien ne saurait gâcher la fête : Pokémon Go rassemble les gens comme seuls les événements sportifs internationaux et l’alcool parviennent à le faire. Une véritable révolution pour la mentalité suisse, généralement plutôt asociale réservée.

Le geste consistant à swiper vers le haut sur son téléphone devient le signe distinctif des membres du club. On se salue sans se connaître, on signale les PokéStops à proximité ou on partage des astuces pour tromper le podomètre. 10 kilomètres pour faire éclore un œuf, il faut les faire.

La dimension sociale du jeu transcende les générations. Adolescents, trentenaires ou personnes plus âgées qui ont connu la première Game Boy en noir et blanc : tout le monde est accro et forme une communauté bienveillante, chaleureuse et toujours prête à aider. On se réjouit pour ceux qui viennent d’attraper un Pokémon rare et on se met d’accord sur qui va placer le prochain leurre.

La Casinoplatz de Berne devient un véritable hotspot.
La Casinoplatz de Berne devient un véritable hotspot.
Source : Keystone

Les seules personnes que l’on jalouse sont celles qui ont la bonne idée de s’équiper d’une batterie externe, car le jeu vide la batterie des smartphones plus vite qu’une attaque électrique n’anéantit un Pokémon de type Eau.

En bref : tout le monde s’amuse. Tout le monde, sauf moi.

Suite à un différend très personnel avec Apple, j’avais décidé de m’acheter un Windows Phone dont j’appréciais l’interface et l’excellente netteté des photos. Ce satané bloc s’est avéré être un véritable désastre, car il n’était compatible avec presque aucune application. L’architecture logicielle de Microsoft rendait le portage des applications extrêmement compliqué.

Je ne me souviens plus combien de temps il a fallu à Niantic pour enfin sortir une version Windows, mais je me souviens très bien de ce que j’ai ressenti pendant les semaines qui ont suivi la sortie. J’étais comme ça :

Oui, je sais tourner la tête à 180 degrés, c’est mon petit côté hibou.
Oui, je sais tourner la tête à 180 degrés, c’est mon petit côté hibou.
Source : Rainer Etzweiler

Pokémon No

Août 2016, je suis assis dans un vélo-taxi tiré par un type qui pourrait casser des noix de coco avec ses cuisses. Pour 20 francs, il m’emmène à travers les différents PokéStops du centre-ville : de la Bürkliplatz à la gare d’Enge, en passant par une petite boulangerie de quartier. Trop occupé à essayer de rattraper l’énorme écart qui me sépare de mes amis, je ne me rends même pas compte de l’absurdité de la situation. À l’époque, le magazine 20 Minutes avait publié un article sur cet étrange service (en allemand).

Cosplay « colon britannique ».
Cosplay « colon britannique ».
Source : Rainer Etzweiler

Outre l’émergence d’activités insolites, Pokémon Go finit par créer de réels problèmes. Les accidents de la route à proximité des PokéStops augmentent de manière disproportionnée. Selon une étude menée en 2017 par l’université de Purdue, le jeu aurait causé de plus de 250 décès rien qu’aux États-Unis.

Les criminels, quant à eux, exploitent délibérément des lieux isolés pour dépouiller les joueurs, et au moins trois affaires classées sans suite ont été réexaminées après plusieurs découvertes de cadavres.

Certains PokéStops, placés de manière irrespectueuse dans des cimetières ou des mémoriaux, ont également suscité la controverse. Et la situation devient vraiment délicate pour Niantic lorsque des photos de Pokémon à Auschwitz commencent à circuler.

Tout cela n’enlève toutefois rien au succès du jeu et le développeur finira par réaliser un chiffre d’affaires d’environ 1 milliard de dollars en 2016.

Ce qu’il reste de la hype

À l’automne 2016, le nombre de joueurs et joueuses actifs diminue en parallèle avec la baisse des températures. D’ici la fin de l’année civile, Pokémon Go perdra environ 70 % de ses utilisateurs.

Le mode PvP et d’autres fonctionnalités donneront un second souffle au jeu en 2018.
Le mode PvP et d’autres fonctionnalités donneront un second souffle au jeu en 2018.
Source : Business of Apps

10 ans plus tard, le jeu est bien plus vivant qu’on pourrait le penser. Entre 40 et 60 millions de joueurs et joueuses (difficile de trouver des sources fiables) participent régulièrement aux safaris Pokémon et les événements de la communauté sont légion et plus populaires que jamais. Cette année, le « fan fest » Pokémon Go de Chicago a même battu un record de fréquentation avec plus de 100 000 visiteurs.

Ce n’est plus pareil

J’ai réinstallé le jeu pour écrire cet article, mais je me suis vite rendu compte que l’enthousiasme n’était plus au rendez-vous.

Est-ce parce que j’ai 10 ans de plus et que mon corps ne sait plus produire de sérotonine ? Peut-être. Ou peut-être que Pokémon Go n’était pas si génial que ça. Le principe de jeu brille par sa simplicité et son accessibilité, mais le gameplay en lui-même n’a rien d’exceptionnel.

Pokémon Go n’est pas devenu un phénomène parce que c’était un bon jeu, mais plutôt pour ces quatre autres raisons :

  1. Tout le monde avait l’appareil nécessaire pour jouer (sauf moi, lol)
  2. La franchise Pokémon était déjà bien établie et appréciée de plusieurs générations
  3. La nouveauté de la réalité augmentée associée à la dimension sociale a donné naissance à une expérience totalement inédite

Et la quatrième, et pour moi principale, raison : la magie.

Arrivé en été, Pokémon Go a donné à des millions de personnes qui ne se connaissaient pas ce même désir de sortir et de retrouver, l’espace d’un instant, leur jeunesse. « It’s a vibe », comme on dit. Mais la vibe était unique. On peut refaire un jeu, mais pas un été.

Finalement, c’était nous le miracle.

Rainer Etzweiler
Rainer Etzweiler
Photo d’en-tête : David Grandmougin/Unsplash

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Au début des années 1990, mon frère aîné m’a légué sa NES avec le jeu « The Legend of Zelda», déclenchant ainsi une obsession qui perdure encore aujourd’hui.


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